AQMI : Entretien avec Serge Daniel
mai 12, 2012 Un commentaire
Serge Daniel, l’auteur de l’excellent livre "AQMI, l’industrie de l’enlèvement" ( Fayard, environ 20 €) nous livre ces analyses sur les évènements au Sahel. Entretien.
Fouad Kemache : Pourquoi avez-vous choisi d’appeler votre livre "Aqmi, l’industrie de l’enlèvement" ?
Serge Daniel : Souvenez-vous qu’en juillet 2010, les "Shebabs" ont gagnés leurs grades (permettez l’expression inappropriée) en commettant un double attentat à Kampala, qui a fait au moins 74 morts. A partir de là, les projecteurs se sont vraiment braqués sur ce groupe. Pourtant le groupe était à l’origine un mouvement de jeunesse ("Shebabs" signifie « les jeunes » en langue arabe) affilié à l’Union des tribunaux islamiques (UTI) somaliens, qui s’était emparé du pouvoir à Mogadiscio en 2006. Donc depuis 2006, le groupe existait. Dans le cas d’Aqmi, les phares se sont braqués sur ce groupe, essentiellement à cause des enlèvements. Et pour que l’industrie de l’enlèvement tourne, on enlève des otages, on les relâche contre paiement d’une rançon, ça permet de recruter des jeunes dans les rangs d’Aqmi, ça permet d’acheter des armes, de confectionner des explosifs. Aqmi tourne donc autour de l’industrie de l’enlèvement. Et selon moi, en payant des rançons, les pays occidentaux participent à l’essor de cette industrie de l’enlèvement. Je vais vous souffler quelques chiffres : l’Espagne a payé 8 à 9 millions d’euros pour obtenir la libération de ces otages. L’Autriche 2 à 3 millions d’euros. L’Italie a payée il y a quelque semaine 3 millions d’euros pour obtenir la libération d’une italienne, le Canada, 2 à 3 millions d’euros, l’Autriche a payé. Seule la Grande-Bretagne a refusée de payer et du coup, son otage a été tué.
Le sahel est devenu un entrepôt d’otages pour Aqmi. Mais réduire Aqmi à une organisation qui enlève seulement des otages pour avoir de l’argent, est une erreur. Je ne fais pas partie de ceux qui pensent qu’on a en face de nous, une bande de voyous. Il y a une idéologie, un vernis idéologique qui devient de jour en jour une peinture, et qui risque de devenir une véritable marque. Aqmi recherchait dans le sahel trois choses : tuer l’industrie touristique en empêchant les pays du sahel de bénéficier de cette importante manne financière. C’est fait. Aqmi voulait faire parler d’elle. C’est fait. Mais l’organisation, voulait également occuper un espace. Aujourd’hui, l’organisation occupe un espace dont la superficie est égale à celle de la France et de la Belgique réunies. En janvier 2012, lorsqu’éclate la rébellion touareg, beaucoup de gens ont été aveuglés par le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA). Je ne dis pas que ce mouvement ne représente rien. Mais c’est faire preuve d’une méconnaissance totale du terrain que de dire que c’est essentiellement le MNLA qui a combattu l’armée malienne pour conquérir les localités de Tessalit, d’Aguelok, et de Kidal dans le nord-est du Mali; et que Aqmi et le mouvement islamique Ansar Dine dirigé par Iyad Ag Ghaly, n’ étaient que des supplétifs du MNLA. Permettez l’expression, c’est le MNLA qui était dans le nord-est du Mali, le supplétif d’Aqmi et de Ansar Dine. Le nord-est du Mali est la seule région au Mali où on trouve des touaregs de la tribu des iforas, et rien ne se fait dans leur région sans eux. Surtout qu’on assiste ces derniers années à une alliance entre noblesse de robe et d’épée.
Aujourd’hui donc c’est l’alliance Aqmi/Ansar Dine qui contrôle le nord du Mali. Ils ont un territoire. Et l’industrie de l’enlèvement va contribuer à renforcer leurs positions. Une remarque à ce sujet : alors que la ville de Tombouctou était sous contrôle de Aqmi/Ansar Dine, une otage suisse a été enlevée. Pour la libérer, c’est le porte parole des islamistes à Tombouctou qui a joué la plus importante partition.
Fouad Kemache : Dans votre livre, vous relatez l’épisode "Air Cocaïne". Une affaire qui a pu être dénouée grâce à l’appui des autorités marocaines…
Serge Daniel : Dans l’affaire "Air Cocaïne", C’est grâce au Maroc que l’enquête malienne a avancée. Je l’explique dans le livre. Retenez ce nom « Miguel » !Il est actuellement en prison à Bamako. C’est un espagnol qui vient d’être condamné à une peine de sursis pour complicité de meurtre. En fait, en sa présence, son garde du corps a tué et coupé la tête d’un de ses associés. Mais s’il reste en prison, c’est à cause de l’affaire de Air Cocaïne. Selon les services de renseignements maliens, c’est le Maroc qui a envoyé à Bamako un dossier consistant qui a permis de confondre l’espagnol arrêté ici et sa bande. Miguel a des complices au Maroc qui ont été arrêtés et qui ont parlés. La charge utile de l’avion est de dix tonnes. Et quand vous prenez une calculatrice, les dix tonnes rapportent trois cent millions d’euros. C’est environ l’équivalent de la somme dépensée par la France lors de son intervention en Libye. Ou si vous aimez vraiment les comparaisons, c’est l’équivalent de l’aide promise il y a quelque mois aux buralistes et vendeurs de tabac en France par le gouvernement Fillon qui vient de démissionner. L’avion de la drogue venait d’Amérique latine, il a transité par la Guinée Bissao et a terminé sa course dans le désert malien. Parmi les pilotes, il y avait une femme. Comme je l’explique dans le livre, des maliens, des maghrébins, des africains au sud du sahara, des européens sont complices . En matière de lutte contre Aqmi, comme contre le trafic de drogue, seule une coopération globale peut porter fruit.
Fouad Kemache : Al Qaëda a été considérablement affaiblie en Afghanistan et au Pakistan par l’attaque de drones américains, est-ce que le Sahel peut devenir le nouveau centre de gravité d’Al Qaëda dans le monde ?
Serge Daniel : Je pense que c’est déjà le cas. C’est la première fois qu’une alliance dans laquelle se trouve Aqmi contrôle une zone aussi vaste. Regardez un peu le mode de fonctionnement d’Aqmi. On enlève des otages en Algérie, au Mali, au Niger, en Mauritanie. On commet des attentats en Mauritanie, en Algérie. On n a une base désormais au nord du Mali. Ça s’appelle faire un maillage efficace du sahel. Sans oublier qu’actuellement dans les katibas sahéliennes, Aqmi recrutent des jeunes originaires d’Afrique subsaharienne. Ça veut dire que Aqmi songe déjà à étendre ses tentacules. Et n’oubliez pas qu’au Nigeria, la secte boko haram pousse des ailes. C’est une secte qui certes contrairement à Aqmi n’a pas fait allégeance à Al-Qaïda, mais qui fonctionne en Y. Une branche de Boko Haram s’occupe de l’intérieur du Nigéria, (attentats, lutte contre le christianisme, enlèvement, etc…) , et une autre branche est connectée à Aqmi. Sur une carte, vous voyez les conséquences : à court, à très court terme, Aqmi avec la complicité de Boko Haram, peut frapper dans n’importe quel pays de l’Afrique de l’ouest. C’est d’autant plus possible que la nébuleuse a des cellules dormantes dans plusieurs pays. Il y a deux mois à Bamako, deux jeunes (14, et 15 ans) originaires du sud du Mali, ont été arrêtés. Pour tester leurs capacités à manier une arme, on leurs a tendu une kalachnikov . Savez vous le résultat ? Ils étaient non seulement adroits comme des tireurs d’élite, mais ils savaient démontrer l’arme, l’apprivoiser.
Fouad Kemache : Pensez-vous comme Nicolas Sarkozy que l’Algérie a la clef pour résoudre l’ensemble des problèmes qui se pose dans la région du Sahel ?
Serge Daniel : L’Algérie – seule – ne peut pas résoudre l’ensemble des problèmes dans la région du Sahel. Malgré ses moyens (le budget de l’armée algérienne est quatre fois supérieur au budget national d’un pays comme la Mauritanie). Et l’Algérie a ses problèmes internes. En revanche, sur la plan de la géopolitique, l’Algérie partage plus d’un millier de kilomètres de frontières avec le Mali. C’est important. L’Algérie connaît très bien la nature du problème. Dans le passé, Alger a joué les médiateurs dans plusieurs crises touareg. Je me souviens d’un très grand connaisseur du dossier, l’ambassadeur Abdelkrim Greïb. Il fait partie des rares diplomates qui m’ont impressionné dans ma vie. Il y a dix ans, il avait prévu ce qui se passe aujourd’hui. La crise en Libye, les répercussions au sahel, etc.. J’ai récemment appris que le Maroc se proposait d’organiser avant la fin de l’année, une réunion sur le sahel. Je vois moi, l’Algérie et le Maroc, devenir pour le sahel, ce que la France et l’Allemagne sont pour l’Europe : un moteur de développement. L’Algérie a donc son rôle à jouer parce que la zone fait partie de leurs préoccupations. Mais les autorités algériennes parlent si peu. C’est une force, mais c’est également une faiblesse.





