AQMI : Entretien avec Serge Daniel

Serge Daniel, l’auteur de l’excellent livre "AQMI, l’industrie de l’enlèvement" ( Fayard, environ 20 €)  nous livre ces analyses sur les évènements au Sahel. Entretien.

Fouad Kemache : Pourquoi avez-vous choisi d’appeler votre livre "Aqmi, l’industrie de l’enlèvement" ?

Serge Daniel : Souvenez-vous qu’en juillet 2010, les "Shebabs" ont gagnés leurs grades (permettez l’expression inappropriée)  en commettant un double attentat à Kampala, qui a fait au moins 74 morts.  A partir de là, les projecteurs se sont vraiment braqués sur ce groupe. Pourtant le groupe était à l’origine un mouvement de jeunesse ("Shebabs" signifie « les jeunes » en langue arabe) affilié à l’Union des tribunaux islamiques (UTI) somaliens, qui s’était emparé du pouvoir à Mogadiscio en 2006. Donc depuis 2006, le groupe existait. Dans le cas d’Aqmi, les phares se sont braqués sur ce groupe, essentiellement à cause des enlèvements. Et pour que l’industrie de l’enlèvement tourne, on enlève des otages, on les relâche contre paiement d’une rançon, ça permet de recruter des jeunes dans les rangs d’Aqmi, ça permet d’acheter des armes, de confectionner des explosifs. Aqmi tourne donc autour de l’industrie de l’enlèvement. Et selon moi, en payant des rançons, les pays occidentaux participent à l’essor de cette industrie de l’enlèvement. Je vais vous souffler quelques chiffres : l’Espagne a payé 8 à 9 millions d’euros pour obtenir la libération de ces otages. L’Autriche 2 à 3 millions d’euros. L’Italie a payée il y a quelque semaine 3 millions d’euros pour obtenir la libération d’une italienne, le Canada, 2 à 3 millions d’euros, l’Autriche a payé. Seule la Grande-Bretagne a refusée de payer et du coup, son otage a été tué.

Le sahel est devenu un entrepôt d’otages pour Aqmi. Mais réduire Aqmi à une organisation qui enlève seulement des otages pour avoir de l’argent, est une erreur. Je ne fais pas partie de ceux qui pensent qu’on a en face de nous, une bande de voyous. Il y a une idéologie, un vernis idéologique qui devient de jour en jour une peinture, et qui risque de devenir une véritable marque. Aqmi recherchait dans le sahel trois choses : tuer l’industrie touristique en empêchant les pays du sahel de bénéficier de cette importante manne financière. C’est fait. Aqmi voulait faire parler d’elle. C’est fait. Mais l’organisation, voulait également occuper un espace. Aujourd’hui, l’organisation occupe un espace dont la superficie est égale à celle de la France et de la Belgique réunies. En janvier 2012, lorsqu’éclate la rébellion touareg, beaucoup de gens ont été aveuglés par le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA). Je ne dis pas que ce mouvement ne représente rien. Mais c’est faire preuve d’une méconnaissance totale du terrain que de dire que c’est essentiellement le MNLA qui a combattu l’armée malienne pour conquérir les localités de Tessalit, d’Aguelok, et de Kidal dans le nord-est du Mali; et que Aqmi et le mouvement islamique Ansar Dine  dirigé par Iyad Ag Ghaly, n’ étaient que des supplétifs du MNLA. Permettez l’expression, c’est le MNLA qui était dans le nord-est du Mali, le supplétif d’Aqmi et de Ansar Dine.  Le nord-est du Mali est la seule région au Mali où on trouve des touaregs de la tribu des iforas, et rien ne se fait dans leur région sans eux. Surtout qu’on assiste ces derniers années à une alliance entre noblesse de robe et d’épée.

 Aujourd’hui donc c’est l’alliance Aqmi/Ansar Dine qui contrôle le nord du Mali. Ils ont un territoire.  Et l’industrie de l’enlèvement va contribuer à renforcer leurs positions. Une remarque à ce sujet : alors que la ville de Tombouctou était sous contrôle de Aqmi/Ansar Dine, une otage suisse a été enlevée. Pour la libérer, c’est le porte parole des islamistes à Tombouctou qui a joué la plus importante partition.

Fouad Kemache : Dans votre livre, vous relatez l’épisode "Air Cocaïne". Une affaire qui a pu être dénouée grâce à l’appui des autorités marocaines…

Serge Daniel : Dans l’affaire "Air Cocaïne", C’est grâce au Maroc que l’enquête malienne a avancée. Je l’explique dans le livre. Retenez ce nom « Miguel » !Il est actuellement en prison à Bamako. C’est un espagnol qui vient d’être condamné à une peine de sursis pour complicité de meurtre. En fait, en sa présence, son garde du corps a tué et coupé la tête d’un de ses associés. Mais s’il reste en prison, c’est à cause de l’affaire de Air Cocaïne. Selon les services de renseignements maliens, c’est le Maroc qui a envoyé à Bamako un dossier consistant qui a permis de confondre l’espagnol arrêté ici et sa bande. Miguel a des complices au Maroc qui ont été arrêtés et qui ont parlés. La charge utile de l’avion est de dix tonnes. Et quand vous prenez une calculatrice, les dix tonnes rapportent trois cent millions d’euros. C’est environ l’équivalent de la somme dépensée par la France lors de son intervention en Libye. Ou si vous aimez vraiment les comparaisons, c’est l’équivalent de l’aide promise il y a quelque mois aux buralistes et vendeurs de tabac en France par le gouvernement Fillon qui vient de démissionner. L’avion de la drogue venait d’Amérique latine, il a transité par la Guinée Bissao et a terminé sa course dans le désert malien. Parmi les pilotes, il y avait une femme. Comme je l’explique dans le livre, des maliens, des maghrébins, des africains au sud du sahara, des européens sont complices . En matière de lutte contre Aqmi, comme contre le trafic de drogue, seule une coopération globale peut porter fruit.

Fouad Kemache : Al Qaëda a été considérablement affaiblie en Afghanistan et au Pakistan par l’attaque de drones américains, est-ce que le Sahel peut devenir le nouveau centre de gravité d’Al Qaëda dans le monde ?

Serge Daniel : Je pense que c’est déjà le cas. C’est la première fois qu’une alliance dans laquelle se trouve Aqmi contrôle une zone aussi vaste. Regardez un peu le mode de fonctionnement d’Aqmi. On enlève des otages en Algérie, au Mali, au Niger, en Mauritanie. On commet des attentats en Mauritanie, en Algérie. On n a une base désormais au nord du Mali. Ça s’appelle faire un maillage efficace du sahel. Sans oublier qu’actuellement dans les katibas sahéliennes, Aqmi recrutent des jeunes originaires d’Afrique subsaharienne. Ça veut dire que Aqmi songe déjà à étendre ses tentacules. Et n’oubliez pas qu’au Nigeria, la secte boko haram pousse des ailes. C’est une secte qui certes contrairement à Aqmi n’a pas fait allégeance à Al-Qaïda, mais qui fonctionne en Y. Une branche de Boko Haram s’occupe de l’intérieur du Nigéria, (attentats, lutte contre le christianisme, enlèvement, etc…) , et une autre branche est connectée à Aqmi. Sur une carte, vous voyez les conséquences : à court, à très court terme, Aqmi avec la complicité de Boko Haram, peut frapper dans n’importe quel pays de l’Afrique de l’ouest. C’est d’autant plus possible que la nébuleuse a des cellules dormantes dans plusieurs pays. Il y a deux mois à Bamako, deux jeunes (14, et 15 ans)  originaires du sud du Mali, ont été arrêtés. Pour tester leurs capacités à manier une arme, on leurs a tendu une kalachnikov . Savez vous le résultat ? Ils étaient non seulement adroits comme des tireurs d’élite, mais ils savaient démontrer l’arme, l’apprivoiser.

Fouad Kemache : Pensez-vous comme Nicolas Sarkozy que l’Algérie a la clef pour résoudre l’ensemble des problèmes qui se pose dans la région du Sahel ?

  Serge Daniel : L’Algérie – seule – ne peut pas résoudre l’ensemble des problèmes dans la région du Sahel. Malgré ses moyens (le budget de l’armée algérienne est quatre fois supérieur au budget national d’un pays comme la Mauritanie). Et l’Algérie a ses problèmes internes. En revanche, sur la plan de la géopolitique, l’Algérie partage plus d’un millier de kilomètres de frontières avec le Mali. C’est important. L’Algérie connaît très bien la nature du problème. Dans le passé, Alger  a joué les médiateurs dans plusieurs crises touareg. Je me souviens d’un très grand connaisseur du dossier, l’ambassadeur Abdelkrim Greïb. Il fait partie des rares diplomates qui m’ont impressionné dans ma vie. Il y a dix ans, il avait prévu ce qui se passe aujourd’hui. La crise en Libye, les répercussions au sahel, etc.. J’ai récemment appris que le Maroc se proposait d’organiser avant la fin de l’année, une réunion sur le sahel. Je vois moi, l’Algérie et le Maroc,  devenir pour le sahel, ce que la France et l’Allemagne sont pour l’Europe : un moteur de développement. L’Algérie  a donc son rôle à jouer parce que  la zone fait partie de leurs préoccupations. Mais les autorités algériennes parlent si peu. C’est une force, mais c’est également une faiblesse.

Incident diplomatique entre Alger et Rabat aux obsèques de Ben Bella

Abdelaziz Bouteflika & Moncef Marzouky devant la dépouille de Ahmed Ben Bella - Document Canal Algérie.

Ces dernières semaines pouvaient laisser entrevoir une nette amélioration des relations diplomatiques entre l’Algérie et le Maroc. La visite d’État du Ministre des affaires étrangère Saâd Eddine El-Othmani en Algérie était porteuse d’espoir avec la création de partenariats ainsi que la timide relance de l’Union du Maghreb Arabe.

Ces efforts risquent d’être mis à mal par le grave incident diplomatique qui s’est produit lors des obsèques du Premier Président de l’Algérie indépendante. En constatant la présence du Président de la République Arabe Sahraouie Mohamed Abdelaziz, la délégation marocaine a immédiatement rebroussée chemin. Alger n’a pas commenté cette attitude mais elle risque d’avoir de lourdes conséquences : dans l’immédiat, l’ouverture de la frontière Algéro-Marocaine est forcément compromise. Cet incident met à mal tout idée qu’il est possible de construire un Maghreb Arabe Uni sans une résolution préalable de la question du Sahara Occidentale. Sur le sujet, les positions d’Alger et de Rabat sont totalement opposées . Maladresse d’Alger ? Réaction disproportionnée du Maroc ? Le Front Polisario est devenu un acteur politique majeur avec lequel le Maroc devra obligatoirement négocier.

Moncef Marzouky, Porte-Drapeau du Maghreb

Petit pays, Grande diplomatie. Moncef Marzouky semble s’inspirer de la doctrine du Qatar pour relancer un grand chantier : l’Union du Maghreb Arabe. Le Président Tunisien est très actif sur le champ de la diplomatie Nord-Africaine et il a annoncé pour les prochains mois la tenue d’un sommet des Chefs d’Etats du Maghreb.La philosophie de l’UMA, c’est de créer une zone de libre-échange pour les hommes, les marchandises, les capitaux entre les 5 pays du Maghreb : l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, la Mauritanie et la Libye. La dernière réunion officielle de cette instance a eu lieu en 1996.16 ans après, les problèmes sont toujours là et de plus en plus complexe.

Le 18 février dernier a eu lieu à Rabat la réunion des Ministres des Affaires étrangères de l’UMA. Cette rencontre  n’ a pas donné de grands résultats, elle a juste scellée les retrouvailles après plusieurs années de mise en sommeil de cette instance supranational. Il ne faudra probablement pas attendre 2028 pour assister à une nouvelle réunion mais la perspective d’une union maghrébine relève aujourd’hui de l’utopie.

Les problèmes en Afrique du Nord sont plus complexes que jamais. Le Printemps Arabe a bouleversé les équilibres géopolitiques et le Maghreb est devenu un espace plus instable et moins sûr.  Le 17 février dernier, la Libye fêtait l’an 1 de sa révolution mais il n’y a plus d’Etat de droit dans ce pays ou les tribus et les milices font régner leurs lois. L’Algérie prépare l’après-Bouteflika et les prochaines législatives restent terriblement incertaine. La Tunisie de Moncef Marzouky – quant à elle – navigue à vue : le Parti Ennahda radicalise son discours et transforme la société tunisienne sans réussir à donner une nouvelle impulsion économique au pays. Une situation qui inquiète de plus en plus les investisseurs internationaux. Le projet d’instauration de la Charia ne rassurera pas non plus les touristes occidentaux. Bref, la Tunisie peut de nouveau connaître la récession en 2012 et cette situation met au grand jour les véritables visées du pays berceau de la Révolution du Jasmin.

La fibre Maghrébine de la Tunisie est exclusivement portée par des objectifs économiques. Comme l’Europe, créer un Maghreb Arabe Uni aujourd’hui, c’est créer un Maghreb à 2 vitesses ou l’Algérie représenterait l’Allemagne et la Tunisie, la Grèce. Même si des mécanismes de solidarités doivent exister entre les différents pays, est-ce à l’Algérie de financer le développement économique de la Tunisie ? Cette responsabilité incombe à la Banque Mondiale ou au FMI. Le pacte de Deauville a aussi été créé pour accompagner les nouvelles démocraties arabes. Les disparités économiques plombent donc l’espoir d’une Union. Par ailleurs, il ne peut pas y avoir de Maghreb Arabe Uni sans un axe Alger-Rabat fort. Or les relations entre le Maroc et l’Algérie sont empoisonnées par la question du Sahara Occidentale. Opportuniste, Moncef Marzouky veut accélérer le calendrier politique d’un projet qui verra peut-être le jour dans plusieurs décennies. Ou peut-être jamais.

Visite d’État de Saad Dine El Othmani en Algérie

Il faut donner à la visite d’État du Ministre des affaires étrangères marocain Saad Dine El Othmani l’importance qu’elle revêt. En effet, le Chef de la diplomatie Marocaine est venu en Algérie sur l’invitation de son homologue Mourad Medelci. Le Ministre a aussi été reçu par le Président de la République Algérienne Abdelaziz Bouteflika : il faut l’interpréter comme un signal fort envoyé à l’adresse du Roi du Maroc, Mohamed VI.

Cette visite d’importance succède à celle du Ministre algérien de l’agriculture Rachid Benaissa à Rabat en Avril dernier. Il ne faut pas la sous-estimer. D’autant plus que cette visite d’État peut constituer une rampe de lancement pour la renaissance de l’Union du Maghreb Arabe. A ce propos, une réunion des Ministres des affaires étrangères de l’UMA est prévu à Rabat le 17 février prochain.

Le renforcement des coopérations sectorielles dans les domaines divers et variés comme l’agriculture, l’énergie ou encore les télécommunications est prévu. Enfin, des rencontres bi-annuelles entre les ministres des affaires étrangères seront programmées pour évaluer l’état d’avancement des différents dossiers ainsi que la mise en place de commissions mixtes spécialisées .

Bouteflika veut relancer l’Union du Maghreb Arabe.

Depuis Tunis, le Président Algérien Abdelaziz Bouteflika a livré un discours remarqué dans lequel il a exprimé son souhait de relancer l’Union du Maghreb Arabe . Cette prise de position est surprenante et il faut être très prudent avec ces signes d’ouvertures. En 2011, l’Algérie a entretenu des relations exécrables avec la Libye et a ignoré l’appel de Mohammed VI pour la réouverture de la frontière terrestre entre l’Algérie et le Maroc. Aujourd’hui, la relance du processus d’unification maghrébine repose essentiellement sur l’Algérie : c’est le pays qui donnera le tempo d’une telle union.  Cette politique des petits pas est soumise à plusieurs variables parmi lesquels la normalisation des relations bilatérales entre le Maroc et l’Algérie. Ce sera le couple Alger-Rabat qui bâtira le socle d’un union Maghrébine forte et prospère. Mais la question du Sahara Occidentale envenime les relations entre les 2 pays et sans issue à cette crise, rien ne se fera. Enfin dans la photo de famille qui regroupe Abdelaziz Bouteflika, Moncef Marzouky et Mustapha Abdeljalil, Président du Conseil National de Transition libyen, il faut noter l’absence remarqué du Roi du Maroc Mohammed VI à ce grand moment d’histoire. Signe que l’espoir suscité par la rencontre de Tunis ne suffira pas à masquer les vrais problèmes de fond entre les différents pays qui constituent ce grand espace de 100 millions d’habitants.

Victoire des Islamistes : Réactions en France

 Cette semaine, 1 personnalité de la majorité présidentielle (Jeanette Bougrab) et 1 proche de celle-ci (Arno Klarsfeld) en France ont lachés des scuds contre la victoire des islamistes dans les pays du Maghreb. Il y a tout d’abord eu Arno Klarsfeld - le Président de l’Office francais de l’immigration et de l’intégration – qui a dénoncé une montée du fondamentalisme en France pour commenter le vote des Tunisiens de France ( près d’un tiers d’entre eux ont votés Ennahda ) . Il y a surtout eu cette interview explosive  de Jeanette Boughrab dans le quotidien Le Parisien ou elle suggère d’interdire les Partis Islamistes.

L’impression que donne ces réactions condescendantes, c’est un certain retour de la puissance coloniale et cette idée de toujours considérer le Maroc et la Tunisie comme des protectorats francais. Ca ressemble aussi a un déni de démocratie . Pendant 3 décennies – avec la complicité bienveillante de la France a l’égard du régime de Ben Ali - les tunisiens ont été privés de libertés d’expression : laissons leurs donc la chance de découvrir la vie démocratique. Si l’expérience islamiste s’avère mauvaise pour ces pays, il y aura alternance . En Tunisie comme au Maroc.

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